Par Didier Épars
Cosignataires :
Anne Guérette, architecte et présidente-fondatrice de Coalition Héritage Québec
Yvon Beaulieu, capitaine, ex-capitaine de la Marie-Clarisse
Luc Archambault, peintre, sculpteur et céramiste
Anne-Marie Berthiaume, graphiste
Après avoir engendré la plus grande concentration de chantiers navals au monde, Québec accueillera en 2008 deux trois-mâts construits dans le plus grand secret et à même nos impôts, le Fantôme et l’Invisible. Mais au risque de décevoir ceux qui voudraient voir ces grands voiliers, ils n’existent pas.
Les gouvernements québécois et canadien ont dépensé plus de 25 M$ en 25 ans au Québec dans des projets de construction ou de réfection de bateaux, soit plus que la valeur de ces deux trois-mâts, sans livrer un seul navire aux Québécois sur lequel ils puissent embarquer, naviguer ou courser lors des célébrations du 400e. On est loin des accomplissements de nos ancêtres, parmi les plus importants constructeurs de navires au monde au 19e siècle !
Les gouvernements ont englouti l’équivalent de deux Jeanie Johnston, un trois-mâts reconstruit en Irlande et bâti originalement dans l’estuaire de la rivière Saint-Charles, un navire qui avait accompli 16 traversées vers l’Amérique et permis l’immigration de 2500 Irlandais, sans perte de vie. Sa réplique est venue à Québec en 2003.
En 2008, les deux trois-mâts payés par les Québécois seront quant à eux amarrés au quai de notre imaginaire et brilleront par leur absence à côté des bateaux du patrimoine des autres, conviés par le 400e. Car pour ces Fêtes, le comité organisateur a préféré faire abstraction de notre propre patrimoine vivant… Il a peut-être tout bonnement oublié l’origine même de la fête, la venue de Champlain qui se transforme en une avenue Champlain.
Un héritage hors du commun
Pour mémoire, la colonie fondée par Samuel de Champlain a vu le jour grâce aux traversées de navigateurs chevronnés. Notre population, issue majoritairement de grandes nations maritimes, est arrivée par bateau, ou a habité le territoire grâce à eux. Entre 1787 et 1896, nos ancêtres ont livré à l’Angleterre une grande part de sa flotte : seulement à Québec, ils ont construit 2123 navires de plus de 100 tonneaux, et ce nombre ne comprend pas les navires de moindre tonnage qui composaient la batellerie de pêche et de cabotage, dont font partie nos goélettes. Le commerce fut développé en empruntant le réseau fluvial et les routes séculaires des Amérindiens, au moyen des canots d’écorce et des rabaskas. Grâce aux chantiers navals et à l’importante activité portuaire qui en a découlé, Québec a connu une tradition d’excellence chez les constructeurs et chez les navigateurs qui a suscité le respect des autres nations. Voilà de quoi inspirer un peuple et inciter à l’admiration de cet héritage hors du commun !
Pour ajouter au portrait souvenir, le comité du 400e a trouvé pertinent, après avoir favorisé les projets qui profitaient d’un lobby plus fructueux, de refuser le financement au voyage commémoratif «Sur les traces de Champlain» proposé par Goélette Grosse-Île. En 2007 jusqu’en 2008, avec de jeunes Québécois à son bord, la dernière goélette du Saint-Laurent aurait accompli deux traversées de l’Atlantique pour faire la promotion du 400e en Europe et sur la côte est Américaine. L’aventure humaine d’une durée d’un an, diffusée par le canal Historia et sur Internet, aurait donné toute une âme à nos festivités.
Sabordé en même temps que le budget de promotion à l’étranger — réaffecté au championnat mondial de hockey junior —, le projet des traversées à voiles offrait pourtant une visibilité exceptionnelle aux célébrations malgré les coupes budgétaires imposées. À quelques mois de l’apogée des festivités, l’ancien président et directeur général du 400e s’acquittera lui-même de cette promotion internationale, sans budget et avec peu de choses à vendre qui ait à voir avec la fondation de Québec.
Un navire pour les Québécois au 400e
Pour une infime fraction des montants investis pour les navires classés, les Québécois méritent qu’on leur offre pour leur 400e la seule goélette à voiles authentique du Saint-Laurent, leur donnant accès à un patrimoine vivant, maintenant unique, relié à leurs traditions maritimes.
En ligne directe avec le questionnement du livre vert «Un regard neuf sur le patrimoine culturel» et avec ce que valorise le MCCCF au plan de la mise en valeur du patrimoine maritime, la remise à flot de la goélette Grosse-Île représente une synthèse très actuelle de ces cultures matérielles et immatérielles qui ont façonné nos sociétés, et que défendent les organisations internationales tels l’Unesco. Le navire patrimonial est appelé à constituer un élément important à l’actif du paysage maritime québécois dans les prochaines années.
À contre-courant des 25 M$ en subventions n’ayant donné aucun résultat, la restauration de la Grosse-Île, initiée et réalisée par le privé, est dûment complétée malgré qu’elle ait été boudée par le ministère de la Culture (voir le site
La goélette Grosse-Île est prête à être certifiée par Transports Canada et n’attend qu’un geste, un soutien décisif pour parachever sans risque une réalisation dont l’excellence est reconnue des experts maritimes, ici et en Europe. Il est encore temps d’arborer une réussite exemplaire réalisée par des gens de chez nous, un leg inestimable pour les générations actuelles et futures.

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